De l’activité et du repos

Sunset reflecting golden light on a calm lake with a tree branch in the foreground.
Photo LA Williams
By Le révérend chanoine Kevin Flynn

English translation

Depuis des années, j’anime un groupe de méditation chrétienne. Tout comme la prière centrée, qui lui est apparentée, la méditation chrétienne nous invite à laisser de côté les images et les pensées concernant Dieu pour lui accorder toute notre attention dans le silence. On me demande parfois comment on peut justifier cette façon d’utiliser – ou de ne pas utiliser – son temps. Avec tant de besoins dans le monde, ne devrions-nous pas nous affairer à y répondre ? Une version humoristique de cette question, sous forme d’autocollant, dit : « Le Christ revient. Fais semblant d’être occupé ! »

Notre tradition religieuse propose quelque chose de tout à fait différent. Le but de l’activité, c’est le repos. Difficile d’imaginer quelque chose de plus à contre-courant, même au sein de l’Église, que ça. Toute forme d’activité qui n’est pas nuisible est considérée comme justifiée en soi et authentique. Y a-t-il déjà eu une époque où il y avait autant d’activité pure et simple qu’aujourd’hui, mais avec si peu de coordination réelle et d’unité dans les objectifs ?

L’activité pure – l’activité pour l’activité – est tout simplement diabolique : du bruit pour le bruit, de l’agitation pour l’agitation. La traduction de la Vulgate du psaume 91,6 décrit le diable comme negotium perambulans in tenebris, « l’activité qui rôde dans l’ombre », une pure malice à la recherche d’une faille par laquelle elle pourrait s’introduire. Dorothy L. Sayers a écrit que « la damnation est sans direction ni but. Pourquoi pas ? Elle n’a rien à faire, et toute l’éternité pour le faire. » (Dante, Divine Comedy. Purgatory. Introduction, p. 61). George Macdonald, en revanche, a décrit le paradis comme « les régions où il n’y a que la vie et où, par conséquent, tout ce qui n’est pas musique est silence. »(« The Hands of the Father », Unspoken Sermons, First Series, 1867)

C’est une triste caractéristique de notre culture que tant d’entre nous aient si peu d’occasions de connaître un véritable repos intérieur et le calme, et soient réticents à en profiter quand ça se présente. Peut-être craignons-nous que, privés des distractions, du bruit, tant littéral que métaphorique, qui est la condition de la vie ordinaire, nous devions commencer à prêter attention au soupçon inquiétant que l’activité même qui domine tant la vie est en grande partie inutile et frustrante. Le bruit peut en effet s’amplifier de plus en plus pour masquer sa propre futilité.

Le livre de la Genèse nous donne le modèle du repos. On nous dit que Dieu a béni et sanctifié le septième jour, car Dieu s’est reposé de toute l’œuvre de la création. Bien sûr, dans un sens bien réel, l’activité de Dieu ne cesse jamais, puisque son acte créateur soutient et anime l’univers en permanence. L’être intérieur de Dieu n’est pas non plus inerte ou statique. C’est cette énergie insondable de vie et d’amour qui est la Sainte Trinité. Mais tout cela n’implique aucun changement en Dieu, aucune altération ni hésitation dans ses actions. Dieu est le fondement immuable de l’univers changeant. En Dieu, le repos et l’activité sont réconciliés.

Néanmoins, la vérité que le langage anthropomorphique de la Genèse exprime, c’est que Dieu ne se détourne pas, pour ainsi dire, du monde créé avec soulagement. Dieu le contemple et s’en réjouit. Dieu n’est pas comme l’esclave salarié qui essaie d’oublier le travail pendant le week-end. Dieu ressemble davantage à l’amateur qui fabrique des objets puis prend plaisir à les utiliser, ou au peintre qui peut apprécier de regarder un tableau qu’elle a réalisé.

Dans le récit de la Genèse, l’histoire de la première création, c’est le sixième jour de la semaine que Dieu a créé l’homme à son image et lui a donné la domination sur les créatures inférieures. Dans le récit de l’Évangile, l’histoire de la nouvelle création, l’humanité a été refaite par Dieu le sixième jour de la semaine, le premier Vendredi saint, lorsque le Christ, l’homme parfait, est mort sur la croix. Et le Christ s’est reposé dans le tombeau le Samedi Saint – le Grand Sabbat – en jouissant de l’œuvre de la nouvelle création. Il a vu ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon. L’achèvement de la nouvelle création survient lorsque le Christ repose dans le tombeau, heureux de l’accomplissement de son œuvre et attendant sa résurrection.

En Christ, nous sommes entrés dans le repos de Dieu (voir Hébreux 4, 1-11), un repos qui n’est ni stagnation, ni inertie, ni ennui, mais une vie parfaite et sereine. La pleine possession de ce repos nous attend après la mort, mais on nous en donne un avant-goût ici-bas. Nous avons déjà été rendus « participants de la nature divine » (2 Pierre 1, 4). Notre vie est cachée avec le Christ en Dieu (Colossiens 3, 3).

Alors, qu’en est-il de la méditation et des autres pratiques contemplatives ? Dans la prière contemplative, on n’est pas à proprement parler passif mais réceptif. On est réceptif à la contemplation que Dieu fait de lui-même, transporté dans la vie même de Dieu et animé par Dieu. Ainsi, la contemplation est la source et le fondement de toute activité véritablement chrétienne. Beaucoup de grands saints contemplatifs, en dehors de leurs moments de prière, ont été de véritables volcans d’activité. Mais cette activité était unifiée, cohérente, vitale et totalement concentrée sur un seul objectif : l’accomplissement de la volonté de Dieu.

La contemplation est donc la source et la fin de l’action chrétienne. C’est la fin, car notre destin ultime est de contempler Dieu au ciel. C’est la source, car l’action chrétienne n’est que le débordement de la contemplation.